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Les "Aérophiles", ballons-sondes des années 1890

Retour : 01- Généralités - Les ballons-Sondes de 1892 à 1900

par Roland, F5ZV

Voir aussi : - Caractéristiques de l'atmosphère - La troposphère - Georges BESANÇON - Gustave HERMITE - Calcul de la pression atmosphérique avec la loi de Laplace - Le météorographe - Les premiers ballons-sondes, par BESANÇON et HERMITE (1892) - Fonctionnement d'un ballon-sonde des années 1890 - Les ascensions internationales - Les premiers ballons-sondes allemands 1894-1899 - Le barographe à minima-maxima de Gustave HERMITE -



  Depuis 1783 et les ascensions célèbres de la première Montgolfière emportant Jean-François PILATRE de ROZIER et du premier ballon à gaz conçu et monté par le physicien Jacques CHARLES, les savants regardant vers les cieux rêvaient d'utiliser ces véhicules plus légers que l'air pour aller voir et mesurer ce qui se passait là-haut. Pendant la plus grande partie du 19ème siècle, les ballons montés (c'est à dire emportant des personnes) ont permis des ascensions scientifiques très enrichissantes mais aussi parfois très dangereuses. En 1875, voulant monter toujours plus haut, Joseph CROCÉ-SPINELLI et Théodore SIVEL meurent asphyxiés à plus de 8600m ; Gaston TISSANDIER qui les accompagnaient survivra par miracle. Pour éviter ce genre de drame mais aussi pour limiter les coûts de l'exploration, la solution vient à l'esprit des plus lucides : utiliser des ballons de volume réduit emportant des appareils enregistreurs dans une nacelle.
  Sur le chemin qui mène de l'idée à la réalisation, des problèmes nombreux apparaissent et freinent les initiatives, décourageant les moins téméraires. En 1891 Gustave HERMITE et son ami Georges BESANÇON décident de passer à l'action. Aéronautes tous les deux, il connaissent bien les principes de l'aérostation, HERMITE a une formation scientifique et BESANÇON est un habile technicien, excellent organisateur ; ils étudient le problème et décident d'un plan d'action dont la première étape consiste à :
- tester la faisabilité d'un petit ballon capable d'emporter un appareil enregistreur léger et robuste
- évaluer les chances de récupération de la nacelle
  Cette opération préliminaire pleine d'enseignements s'étant déroulée avec succès, ils ont maintenant la certitude qu'au moins 50% des ballons pourront être retrouvés et que les résultats enregistrés seront exploitables.

Questions scientifiques

  Cette série d'expériences réussies attire l'attention des scientifiques, la note de Gustave HERMITE lue en séance de l'Académie des sciences le 21 novembre 1892 est relayée par le J.O. [03] et par la Revue [02]. Certains savants doutent bien sûr de l'intérêt d'aller voir où s'arrête l'atmosphère et d'autres estiment (à juste titre) qu'un ballon ne pourra jamais atteindre cette limite. On en est encore (et il ne faut pas s'en étonner) à imaginer que la température décroissant régulièrement de 1°C tous les 150m environ, il ferait -100°C à 17500m et que le zéro absolu (-273,15°C) serait atteint vers 43km d'altitude. A la question : pourquoi l'atmosphère terrestre ne s'échappe t-elle pas dans le vide ? Certains avançait l'hypothèse que l'air se solidifiant à ces températures extrêmes et sa densité augmentant, les particules d'air figé retomberaient comme du grésil dans les couches basses pour s'y évaporer et continuer le cycle ; à défaut d'informations on peut avoir de l'imagination.
  Les sujets d'études de l'atmosphère sont nombreux. Jules VIOLLE, professeur de physique et spécialiste du rayonnement solaire, aimerait mesurer la constante solaire [19] à haute altitude à l'aide d'un actinomètre [04]. Les astronomes rêvent de relever le spectre de la lumière du soleil au-dessus de l'atmosphère. L'électricité atmosphérique préoccupe d'autres chercheurs...
  On se demande également comment évolue la composition de l'air avec l'altitude. Le chimiste Louis Paul CAILLETET propose un appareil de prélévement d'air à haute altitude ; outre le fait que l'engin soit délicat dans son fonctionnement, il est pesant. En outre, les appareils graphiques de précision permettant l'enregistrement des variations de la température et de la pression sont plus lourds que ceux mis au point par HERMITE pour les essais préliminaires (le barographe et le thermomètre à minima du 11 octobre 1892 ne pesaient ensemble que 150g). Ces contraintes de poids font que Georges BESANÇON, qui est plus particulièrement chargé de la réalisation des ballons, choisit de passer à la dimension supérieure avec un engin capable d'emporter plusieurs kilogrammes d'appareils.   
Photo ci-contre : fabrication d'un ballon (ici, le Véga) dans les ateliers de l'Etablissement central d'aérostation dirigé par Georges BESANÇON

L'Aérophile

   Ce nom est le titre de la revue fondée début 1993 et dirigée par Georges BESANÇON pour servir l'Union aérophile de France, nouvelle raison sociale d'une association qui regroupe depuis plusieurs années des amateurs d'aéronautique. C'est au coeur de cette société savante que Gustave HERMITE et Georges BESANÇON trouveront l'aide et le soutien financier pour développer leurs recherches. Sans des mécènes comme le prince Roland BONAPARTE ou le baron Edmond de ROTSCHILD ces expériences très coûteuses n'auraient jamais pu avoir lieu.
  Le directeur-fondateur de ce magazine est Georges BESANÇON lui-même, il était naturel que le nom de code du nouveau ballon-sonde soit celui de la société qui lui a donné le jour dans ses locaux et avec l'aide de ses membres.
  Plusieurs enveloppes ont été fabriquées par l'Etablissement central d'aérostation ; elles portent un numéro souvent cité dans les documents et articles. Leur volume est allé en croissant (à part le petite dernier), pour pouvoir monter plus vite et plus haut avec une charge utile composée de nombreux appareils : plusieurs barothermographes, un appareil de prélévement d'air, un actinomètre, un appareil photographique automatique...



 Aérophile n°  Type d'enveloppe

Volume (m3)

 Date de fabrication

 Fin d'utilisation

 Nombre de vols
 Observations

 1
 Baudruche triple

113

 < 21/03/1893

27/09/1893

2
 détruit après l'atterrissage

 2
 Baudruche

180
 

> 13/05/1897
   

 3
 Soie spéciale

460

 18/02/1897

 24/03/1899
   déchiré à 4000m

 4
 Soie spéciale

40

 13/05/1897

 19/09/1899
   lacéré lors d'un atterrissage venté



Le premier aérophile

  Les premiers ballons d'essais lâchés avant décembre 1892 avaient un volume ne dépassant 5 m3. Le ballon-sonde nouvelle série, l'Aérophile du 21 mars 1893, faisait 113 mètres-cubes et pesait au total 17kg environ (11kg pour l'enveloppe, 1kg pour le filet et le reste - dont les appareils enregisteurs - pour 6kg) [05].
  Pourquoi 113 et pas 120 ? En fait, 113 m3 est le volume d'un ballon de 6 mètres de diamètre (3m de rayon), un chiffre rond ; et c'est aussi la surface de la sphère en mètres-carrés, donc du matériau constituant l'enveloppe. Celle-ci est en baudruche triple pour une meilleure étanchéité à l'hydrogène mais elle fut finalement remplie totalement de gaz d'éclairage (qui contient 60% d'hydrogène, d'ailleurs). La force ascensionnelle était de l'ordre de 650 N ce qui a donné à l'ensemble une vitesse verticale de 8m/s au décollage et de plus de 9m/s entre 7000 et 10000m. Ensuite la vitesse a décru jusqu'à s'annuler vers 16000m, altitude calculée par Gustave HERMITE à partir de la pression mesurée (103mmHg) ; mais cette valeur est jugée un peu surestimée.
  L'aérophile n° 1 a été lâché à 12h25 de l'usine à gaz de Vaugirard dont on aperçoit les trois hautes cheminées. Elle se situait à l'emplacement actuel du square St-Lambert (Paris 15e)
  Les instruments de mesures embarqués sont :
- un enregistreur à tambour inscrivant sur papier à la fois la température et la pression. Il présente le double avantage de peser moins que deux appareils et d'éviter un déphasage entre les deux tracés.
- un deuxième enregistreur plus léger que le premier, placé à l'intérieur de l'enveloppe. Son but est de fournir des indications sur l'évolution de la température du gaz afin d'estimer l'influence des rayons du soleil sur le comportement du ballon.
  L'élément sensible du barographe est composé de deux capsules de Vidi. Il peut enregistrer des pressions à partir de 28 hPa (22000m)

  Le minimum de température enregistré lors de ce vol inaugural est -51°C à 12500m mais l'enregistrement est incomplet car l'encre s'est figée ; elle n'était garantie que jusqu'à -55°C... Les appareils seront modifiés par la suite pour reculer cette limite. L'enregistrement de la pression s'est interrompu également mais il reprend à 103mm de mercure ; la température est alors de -21°C, valeur que HERMITE considère à juste titre comme erronée ; il incrimine le rayonnement solaire qui a réchauffé le boîtier protégeant les enregistreurs. Encore un point à améliorer.
  Pour étudier la vitesse et la direction des vents, les promoteurs de l'opération ont utilisé une méthode déjà connue des aéronautes : à intervalles réguliers des poignées de cartes-réponses étaient lâchées (600 cartes au total). Le découvreur d'une carte n'avait qu'à la compléter avec la position du lieu de chute et la retourner. Ainsi les déplacements horizontaux du ballon auraient pu être reconstitués ; connaissant l'heure, donc l'altitude du lâcher de la carte, on aurait été en mesure d'estimer les mouvements des masses d'air. Mais le système de libération des cartes n'a pas fonctionné correctement. Son principe était simple : une mèche se consume très lentement et les liens qui retiennent les paquets de cartes sont brûlés successivement, puis les cartes sont libérées. Mais la mèche s'est éteinte ; peut-être à cause du manque d'oxygène, présume HERMITE ? En plus du manque de fiabilité du dispositif, les cartes sont dispersées comme des feuilles mortes au vent d'automne et la piste est floue ; le système ne sera plus utilisé par la suite. On lui préfèrera la méthode des deux théodolites, celle qui sera utilisée par la suite avec les ballons-pilotes.
  L'aérophile a plafonné pendant plusieurs heures aux environs de 16000m, maintenu à cette altitude par le réchauffement de l'enveloppe dû aux rayons du soleil. Dès que ce dernier a commencé à décliner, le ballon a amorcé sa descente, très lente puisque sa vitesse de chute était de l'ordre de 2,4m/s en moyenne [04].
  En approchant lentement du sol, le ballon a été repéré un quart d'heure avant son atterrissage par les habitants de Chamvres près de Joigny, dans le département de l'Yonne (89). Ces derniers l'ont poursuivi et récupéré au moment où il a touché le sol à 19h11. Le soleil était couché depuis une douzaine de minutes (18h59 ce jour-là nous disent les éphémérides). Il avait parcouru 120km en 6h46.
  C'est l'instituteur de Joigny qui, le lendemain matin, prévient HERMITE par télégramme que le ballon a été mis en sécurité et qu'il est à sa disposition [06].

Les ascensions suivantes

  Les sondages qui ont suivi le premier aérophile ont été surtout des expériences consacrées à l'optimisation des appareils, du ballon et de sa chaîne de vol ainsi qu'à la mise au point de la méthodologie. Bien sûr, le but ultime était la mesure de la température (et aussi de l'humidité) et les prélèvements d'air à très haute altitude. L'analyse du premier vol a permis d'améliorer la fiabilité du lâcher : suppression du délesteur automatique, renforcement du filet, gonflage total du ballon pour lui donner plus de rigidité et favoriser un envol plus rapide... L'influence du rayonnement solaire, qui n'avait pas été imaginé si important, sera pris en compte, surtout en protégeant les appareils de mesure avec un écran pare-soleil plus efficace. Comprendre le fonctionnement du ballon, en particulier par la mesure de la température du gaz qu'il renferme est une préoccupation de Gustave HERMITE ; cette mesure permettra aussi d'évaluer les conséquences du réchauffement de l'enveloppe par le soleil ; dans la colonne Instruments du tableau ci-dessous, la présence du thermographe placé à l'intérieur de l'enveloppe est indiquée par la mention "thermo. int." [10]. Le volume indiqué est en principe celui du gaz utilisé.

   date  Type d'enveloppe  V (m3)  Instruments  Heure Pression (mmHg)  T°C  Lieu de chute  Remarques

1
 21/03/1893  Baudruche 113  2 barothermographe + 1 distributeur cartes 12h25  103 -51  Chamvres (89)  Tracé interrompu, encre figée

2
 27/09/1893  Baudruche 113  barothermographe ext. + thermo. int. 11h00   Graffenhausen (DL)  Ballon incendié par mégarde

3
 20/10/1895  Baudruche 180  idem + prélèvement d'air 10h30  109 -70   Chaintreau (77?)  voir [09] et [12]

4
 22/03/1896  Baudruche 180  barothermographe ext. + prélèvement d'air 11h30  -63  Niergnies (59)  voir [07]

5
 05/08/1896  Soie spéciale 380  barothermographe ext. + thermo. int. 11h45  135 -50   Drabenderhöhe (DL)  voir [13] et [14].

6
 14/11/1896  Soie spéciale 380  barothermographe 02h06  115 -60  Graide (ON)  vol de nuit [08] et [14] - 13730m

7
 18/02/1897  Soie spéciale 460  2 barothermographe ext. + thermo. int. 10h12  108 -66  Meharicourt (80)  près de Chaulnes - [09]

8
 13/05/1897  Soie spéciale 460  barothermographe ext. + thermo. int. 03h33  85 -44  Castelletto Villa (I)  70km à l'ouest de Milano

9
 13/05/1897  Baudruche 180  barothermographe ext. + prélèvement d'air 16h00  170 -50   Aunay-en-Bazois (58)  

10
 13/05/1897  Soie spéciale 40  barothermographe ext. + hygrographe 16h35  325 -28   Dicy (89)  

11
 08/06/1898  Soie spéciale 40   02h00    Verpillères (80)  enregistrements perdus

12
 08/06/1898  Soie spéciale 433  barothermographe ext. + actinomètre + photo 10h05    Vernum (DL)  

13
 23/08/1898  Soie spéciale 40  barothermographe ext. 12h25  300 -60   Orly-sur-Morin  7400m - hydrogène [16]

14
 24/03/1899  Soie spéciale 460  2 barothermographe ext. 08h50 389 -33   Bagneux (92)  hydrogène - enveloppe détruite [18]

15
 19/09/1899  Soie spéciale 40  barothermographe ext. 10h20  347 -45   Bourlers - Chimay (ON)  Départ de Boulogne-sur-mer [17]


  Le deuxième vol (27 septembre 1893) emportait un baro-thermographe de conception nouvelle en aluminium et utilisant une encre moins sensible au froid (voir page : Le météorographe, enregistreur graphique pour altitudes élevées) mais une interruption du tracé s'est quand même produite. En outre, une forte inertie du capteur de température a été constatée [11]. Le nombre et la diversité des problèmes rencontrés n'avaient pas été soupçonnés par HERMITE et BESANÇON quand ils se sont attaqués à ce projet.
  Un enfant curieux d'examiner de près l'objet tombé du ciel, aurait provoqué l'incendie du ballon en approchant sa lanterne du ballon perdant son gaz. Ce ballon, appelé communément Aérophile 1 avait un volume de 113m3, il sera remplacé par l'Aérophile 2 de 180m3

La troisième ascension (photo ci-contre), qui s'est effectuée depuis l'usine à gaz de La Villette le
20 octobre 1895 a fait l'objet de plusieurs nouvelles expériences [09] :
 - le prélèvement d'air à très haute altitude à l'aide d'un dispositif dont la mise au point allait demander beaucoup d'imagination et de travail,
  - la tentative de suivi des déplacements du ballon à l'aide de prises de vues photographiques depuis le sol.
  - l'utilisation d'un thermomètre à alcool coloré dont la valeur minima est enregistrée sur du papier photographique

  C'est le
22 mars 1896 que s'effectue le 4ème vol d'aérophile, toujours de La Villette. Par manque de chance, aucun des appareils n'a fonctionné normalement [07].

  Le cinquième part également de La Villette le
5 août 1896 pour atterrir à Niedermiebach, petit village à l'ouest de Drabenderhöhe en Westphalie (DL). Lorsque Gustave HERMITE le récupère chez l'aubergiste qui l'avait recueilli, il constate que le ballon et les appareils ont été soigneusement traités ; il faut dire qu'une prime de 80 marks (100 francs de la même époque) était promise aux découvreurs. Une température de -50°C a été relevée à 14000 mètres [13]. L'appareil de prélèvement d'air n'a que partiellement fonctionné [14]. L'étude des variations des températures intérieure à l'enveloppe et extérieure a permis de mieux comprendre l'influence du rayonnement solaire (une sorte d'effet montgolfière) sur le fonctionnement des ballons dans les hautes couches et en particulier l'altitude maximale atteinte [04].

  L'aérophile du
14/11/1896, le sixième, est celui de la première ascension internationale [14]. Comme il a volé de nuit, l'influence des rayons du soleil n'a pas perturbé les mesures de température ; mais en contrepartie le ballon est monté un peu moins haut.

  Le septième est lâché le
18 février 1897 dans le cadre de la deuxième ascension internationale. Malgré un atterrissage difficile et un traînage de plus de 5km (!) l'appareil de prélévement d'air de Louis Paul CAILLETET a parfaitement fonctionné et l'analyse de l'air recueilli ne révèle pas de différence notable entre l'air à haute altitude et celui que nous respirons. A la fin de l'exposé de CAILLETET, l'Académie enthousiaste vote une subvention d'encouragement à HERMITE et BESANÇON [15].   Les variations de température de l'air extérieur et du gaz, enregistrées à l'aide de barographes font l'objet d'un tracé et de commentaires dans la page : Fonctionnement d'un ballon-sonde des années 1890.

  Trois ballons-sondes participaient le
13 mai 1897 à la troisième expérience internationale. Il y a d'abord le grand Aérophile de 460m3 en soie spéciale ; gonflé complétement, il a été lâché en pleine nuit à 03h33, est monté à 17000m environ puis est allé atterrir à Castelletto Villa en Italie à 70km à l'ouest de Milan. Un petit incident au départ et une panne de l'enregistreur ne lui ont pas permis de mesurer une température plus basse que -44°C.
  Le deuxième ballon était le vieil Aérophile 2 de 180m3 en baudruche qui n'avait pas servi depuis longtemps. Il est parti à 16h avant d'aller se poser tout près du hameau d'Egreuil, dans la commune d'Aunay-en-Bazois (58). La pression minimale mesurée a été de 170mmHg et la température la plus basse était de -50°C.
  Enfin le troisième, le petit aérophile n°4 de 40m3 en soie spéciale emportait un baro-thermo-hygrographe dont le mouvement d'horlogerie s'est arrêté, non sans avoir enregistré -28°C et une pression de 325mmHg. Il est retombé à Dicy (89) à mi-chemin entre Montargis et Auxerre.

  La quatrième ascension internationale du
8 juin 1898 est l'occasion de deux vols pour le petit Aérophile de 40m3 et pour le grand de 460m3. Si ce dernier a bien rempli sa mission, le petit a été victime d'une mésaventure qui, si elle nous faire sourire aujourd'hui, n'a pas dû amuser beaucoup Gustave HERMITE lorsqu'il a récupéré son ballon :
" Malheureusement, il est tombé entre les mains de paysans ignorants qui, ayant pris le ballon pour une montgolfière, le cylindre de l'enregistreur pour son fourneau, et le noir de fumée pour le produit de la combustion, ont eu la fatale idée de remettre les choses dans leur état normal et de nettoyer le récipient métallique. Quand nous sommes arrivés ils avaient ainsi enlevé toutes les traces des courbes, et il nous a été impossible de déterminer ni l'altitude, ni la température." [16]
  Ces deux Aérophiles ont été accompagnés par les trois premiers ballons-sondes lâchés à Trappes par Léon TEISSERENC de BORT

  Le
23 août 1898 à 12h35, le petit Aérophile n°4 de 40m3 décolle. Il est gonflé à l'hydrogène fabriqué et offert par l'aéronaute suisse Eduard SPELTERINI. Il a été récupéré à Orly-sur-Morin (77), à 60km à l'est de Paris, par le garde-champêtre du village [16].

  C'est le
24/03/1899 que prit fin la carrière du grand Aérophile n°3 de 460m3 à l'occasion de l'ascension internationale. Gonflé avec une quantité insuffisante d'hydrogène (150m3) il décolle du Champ-de-Mars à Paris mais l'enveloppe, sans doute verglacée, ne parvient pas à se gonfler et la soie fragilisée se déchire en nombreux morceaux. La chute est très rapide mais un des enregistreurs a permis de connaître à la fois l'altitude de l'incident (environ 5000m) et la température minimale : -33°C [18]

  Parti de Boulogne-sur-Mer le
19/09/1899 à 10h20 par un fort vent, le petit Aérophile de 40m3 s'est posé avec rudesse à 3km au sud-est de Chimay en Belgique. Le ballon a été traîné sur plus d'un kilomètre et l'enveloppe a été détruite. C'était le dernier vol de l'Aérophile n°4... [17]

L'aérophile et les progrès de l'aérostation scientifique

  Entre le premier et le dernier vol de l'Aérophile, 6 ans et 6 mois se sont écoulés.

  Le premier ballon, lancé le 21/03/1893 a dépassé allègrement les 15000m et mesuré une température d'une valeur déconcertante (pour l'époque) de -51°C. On mit cela sur le compte de la chaleur du soleil et on chercha par tous les moyens à protéger le matériel de ses rayons. Le tracé était interrompu car l'encre gelait. Qu'à cela ne tienne, on utilisera un papier enfumé et la qualité du tracé n'en sera que meilleure... A chaque vol son nouveau problème, à chaque problème sa solution. C'est ainsi qu'en 6 ans les enveloppes, la méthode de gonflage, la fiabilité des enregistreurs, la précision des instruments... allaient bénéficier d'améliorations nombreuses.
  Douze mois après le premier Aérophile, s'envolait le premier
Cirrus, le ballon-sonde allemand. On aurait pu craindre que les aéronautes des deux pays rivaux sur le plan colonial allait se lancer dans l'exploration des hautes régions de l'atmosphère en se tournant le dos mais point du tout : les vents ne connaissent pas les frontières et les savants européens l'avaient tous compris. Et le plus grand, le plus inespéré progrès a été le développement d'un réseau de sondage qui, en 1897, lâchait une douzaine de ballons-sondes en trois journées internationales et qui, durant l'année 1901, en envoyait une centaine en utilisant des instruments similaires et des méthodes identiques.
  Ces quatre aérophiles, et leurs quinze ascensions, toutes financées par des fonds privés, ont permis à la France de dialoguer à égalité avec leurs collègues allemands bénéficiants des subventions gouvernementales et des largesses de leur Kaiser.
  Le 19/09/1899, alors que le petit Aérophile terminait sa carrière près de Chimay, en Belgique, Léon TEISSERENC de BORT avait pris le relais que lui avaient tendu Gustave HERMITE et Georges BESANÇON.
  

Bibliographie, sources et notes

01 : Comptes-rendus hedomadaires des séances de l'Académie des sciences, séance du 21/11/1892 - (Gallica-BnF)  
02 : Revue générale des sciences pures et appliquées, numéro du 15/12/1892 - (Gallica-BnF)  
03 : Journal Officiel de la République, n° 321 du 26 novembre 1892 - (Gallica-BnF) 
04 : Les ballons-sondes de MM. HERMITE et BESANÇON et les ascensions internationales - Wilfrid de FONVIELLE - Gauthiers Villard - 1898
05 : Leçons sur la navigation aérienne par Lucien MARCHIS - Dunod - 1904
06 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE - L'Aérophile n°1-2-3 de 1893 - (Gallica-BnF)  
07 : L'exploration de la Haute Atmosphère, la 4e ascension de l'Aérophile par Gustave HERMITE - L'Aérophile de mai 1896 - (Gallica-BnF)  
08 : Comptes-rendus hedomadaires des séances de l'Académie des sciences, séance du 30/11/1896 - (Gallica-BnF)  
09 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE - L'Aérophile n° de jan-fév 1896 - (Gallica-BnF) 
10 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE - L'Aérophile n° d'avril 1893 - (Gallica-BnF)  
11 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE - L'Aérophile n° de octobre-novembre 1893 - (Gallica-BnF)  
12 : Compte-rendu de l'ascension de l'Aérophile du 20/10/1895 par G. HERMITE et G. BESANÇON - L'Aéronaute février 1896 - (Gallica-BnF)  
13 : Sondage des hautes régions atmosphériques par Gustave HERMITE - L'Aérophile n° 7-8 de 1896 - (Gallica-BnF) 
14 : Ascension internationale du 14 novembre 1896, explications préliminaires - L'Aérophile n° 01-02 de 1897 - (Gallica-BnF)
15 : L'exploration française de la haute atmosphère, note de MM HERMITE et BESANÇON à l'Académie des Sciences 22/02/1897, 2ème ascension internationale - L'Aérophile n° de mars 1897 - (Gallica-BnF)
16 : L'exploration de la Haute Atmosphère, ascension de l'Aérophile n°4 du 23/08/1898 par Gustave HERMITE - L'Aérophile n° de septembre-octobre 1898 - (Gallica-BnF)  
17 : Ascension du ballon-sonde Aérophile n°4 par Gustave HERMITE - L'Aérophile n° de novembre 1899 - (Gallica-BnF)  
18 : Le lancer de l'Aérophile n°3 par Gustave HERMITE - L'Aérophile n° d'avril 1899 - (Gallica-BnF)  
19 : Constante solaire : quantité d'énergie reçue en une seconde par une surface de 1m² exposé perpendiculairement aux rayons du soleil. Elle s'exprime en W/m².