Depuis 1783 et les ascensions célèbres
de la première Montgolfière emportant Jean-François
PILATRE de ROZIER et du premier ballon à gaz conçu
et monté par le physicien Jacques CHARLES, les savants
regardant vers les cieux rêvaient d'utiliser ces véhicules
plus légers que l'air pour aller voir et mesurer ce qui
se passait là-haut. Pendant la plus grande partie du 19ème
siècle, les ballons montés (c'est à dire
emportant des personnes) ont permis des ascensions scientifiques
très enrichissantes mais aussi parfois très dangereuses.
En 1875, voulant monter toujours plus haut, Joseph CROCÉ-SPINELLI
et Théodore SIVEL meurent asphyxiés à plus
de 8600m ; Gaston TISSANDIER qui les accompagnaient survivra par
miracle. Pour éviter ce genre de drame mais aussi pour
limiter les coûts de l'exploration, la solution vient à
l'esprit des plus lucides : utiliser des ballons de volume réduit
emportant des appareils enregistreurs dans une nacelle.
Sur le chemin qui mène de l'idée à
la réalisation, des problèmes nombreux apparaissent
et freinent les initiatives, décourageant les moins téméraires.
En 1891 Gustave HERMITE et son ami
Georges BESANÇON décident
de passer à l'action. Aéronautes tous les deux,
il connaissent bien les principes de l'aérostation, HERMITE
a une formation scientifique et BESANÇON est un habile
technicien, excellent organisateur ; ils étudient le problème
et décident d'un plan d'action dont la première
étape consiste à :
- tester la faisabilité d'un petit ballon capable d'emporter
un appareil enregistreur léger et robuste
- évaluer les chances de récupération de
la nacelle
Cette opération préliminaire
pleine d'enseignements s'étant déroulée avec
succès, ils ont maintenant la certitude qu'au moins 50%
des ballons pourront être retrouvés et que les résultats
enregistrés seront exploitables.
Questions scientifiques
Cette série d'expériences réussies
attire l'attention des scientifiques, la note de Gustave HERMITE
lue en séance de l'Académie des sciences le 21 novembre
1892 est relayée par le J.O. [03] et par la Revue
[02]. Certains savants doutent bien sûr de l'intérêt
d'aller voir où s'arrête l'atmosphère et d'autres
estiment (à juste titre) qu'un ballon ne pourra jamais
atteindre cette limite. On en est encore (et il ne faut pas s'en
étonner) à imaginer que la température décroissant
régulièrement de 1°C tous les 150m environ,
il ferait -100°C à 17500m et que le zéro absolu
(-273,15°C) serait atteint vers 43km d'altitude. A la question
: pourquoi l'atmosphère terrestre ne s'échappe
t-elle pas dans le vide ? Certains avançait l'hypothèse
que l'air se solidifiant à ces températures extrêmes
et sa densité augmentant, les particules d'air figé
retomberaient comme du grésil dans les couches basses pour
s'y évaporer et continuer le cycle ; à défaut
d'informations on peut avoir de l'imagination. Les sujets d'études
de l'atmosphère sont nombreux. Jules VIOLLE, professeur
de physique et spécialiste du rayonnement solaire, aimerait
mesurer la constante solaire [19] à haute altitude
à l'aide d'un actinomètre [04]. Les astronomes rêvent
de relever le spectre de la lumière du soleil au-dessus
de l'atmosphère. L'électricité atmosphérique
préoccupe d'autres chercheurs...
On se demande également comment évolue
la composition de l'air avec l'altitude. Le chimiste Louis Paul
CAILLETET propose un appareil de prélévement d'air
à haute altitude ; outre le fait que l'engin soit délicat
dans son fonctionnement, il est pesant. En outre, les appareils
graphiques de précision permettant l'enregistrement des
variations de la température et de la pression sont plus
lourds que ceux mis au point par HERMITE pour les essais préliminaires
(le barographe et le thermomètre
à minima du 11 octobre 1892 ne pesaient ensemble que
150g). Ces contraintes de poids font que Georges BESANÇON,
qui est plus particulièrement chargé de la réalisation
des ballons, choisit de passer à la dimension supérieure
avec un engin capable d'emporter plusieurs kilogrammes d'appareils.
Photo ci-contre : fabrication d'un ballon (ici, le Véga)
dans les ateliers de l'Etablissement central d'aérostation
dirigé par Georges BESANÇON
L'Aérophile
Ce nom est le titre de la revue fondée
début 1993 et dirigée par Georges BESANÇON
pour servir l'Union aérophile de France, nouvelle
raison sociale d'une association qui regroupe depuis plusieurs
années des amateurs d'aéronautique. C'est au coeur
de cette société savante que Gustave HERMITE et
Georges BESANÇON trouveront l'aide et le soutien financier
pour développer leurs recherches. Sans des mécènes
comme le prince Roland BONAPARTE ou le baron Edmond de ROTSCHILD
ces expériences très coûteuses n'auraient
jamais pu avoir lieu.
Le directeur-fondateur de ce magazine est Georges
BESANÇON lui-même, il était naturel que le
nom de code du nouveau ballon-sonde soit celui de la société
qui lui a donné le jour dans ses locaux et avec l'aide
de ses membres.
Plusieurs enveloppes ont été fabriquées
par l'Etablissement central d'aérostation ; elles portent
un numéro souvent cité dans les documents et articles.
Leur volume est allé en croissant (à part le petite
dernier), pour pouvoir monter plus vite et plus haut avec une
charge utile composée de nombreux appareils : plusieurs
barothermographes, un appareil de prélévement d'air,
un actinomètre, un appareil photographique automatique...
Aérophile n°
Type d'enveloppe
Volume (m3)
Date de fabrication
Fin d'utilisation
Nombre de vols
Observations
1
Baudruche triple
113
< 21/03/1893
27/09/1893
2
détruit après
l'atterrissage
2
Baudruche
180
> 13/05/1897
3
Soie spéciale
460
18/02/1897
24/03/1899
déchiré à
4000m
4
Soie spéciale
40
13/05/1897
19/09/1899
lacéré lors
d'un atterrissage venté
Le premier aérophile
Les premiers ballons d'essais lâchés
avant décembre 1892 avaient un volume ne dépassant
5 m3. Le ballon-sonde nouvelle série, l'Aérophile
du 21 mars 1893, faisait 113 mètres-cubes et pesait au
total 17kg environ (11kg pour l'enveloppe, 1kg pour le filet et
le reste - dont les appareils enregisteurs - pour 6kg) [05]. Pourquoi 113 et pas
120 ? En fait, 113 m3 est le volume d'un ballon de 6 mètres
de diamètre (3m de rayon), un chiffre rond ; et c'est aussi
la surface de la sphère en mètres-carrés,
donc du matériau constituant l'enveloppe. Celle-ci est
en baudruche triple pour une meilleure étanchéité
à l'hydrogène mais elle fut finalement remplie totalement
de gaz d'éclairage (qui contient 60% d'hydrogène,
d'ailleurs). La force ascensionnelle était de l'ordre de
650 N ce qui a donné à l'ensemble une vitesse verticale
de 8m/s au décollage et de plus de 9m/s entre 7000 et 10000m.
Ensuite la vitesse a décru jusqu'à s'annuler vers
16000m, altitude calculée par Gustave HERMITE à
partir de la pression mesurée (103mmHg) ; mais cette valeur
est jugée un peu surestimée. L'aérophile n° 1 a été
lâché à 12h25 de l'usine à gaz de Vaugirard
dont on aperçoit les trois hautes cheminées. Elle
se situait à l'emplacement actuel du square St-Lambert
(Paris 15e)
Les instruments de mesures embarqués sont :
- un enregistreur à tambour
inscrivant sur papier à la fois la température et
la pression. Il présente le double avantage de peser moins
que deux appareils et d'éviter un déphasage entre
les deux tracés.
- un deuxième enregistreur plus léger que le premier,
placé à l'intérieur de l'enveloppe. Son but
est de fournir des indications sur l'évolution de la température
du gaz afin d'estimer l'influence des rayons du soleil sur le
comportement du ballon.
L'élément sensible du barographe est
composé de deux capsules de Vidi. Il peut enregistrer des
pressions à partir de 28 hPa (22000m)
Le minimum de température enregistré
lors de ce vol inaugural est -51°C à 12500m mais l'enregistrement
est incomplet car l'encre s'est figée ; elle n'était
garantie que jusqu'à -55°C... Les appareils seront
modifiés par la suite pour reculer cette limite. L'enregistrement
de la pression s'est interrompu également mais il reprend
à 103mm de mercure ; la température est alors de
-21°C, valeur que HERMITE considère à juste
titre comme erronée ; il incrimine le rayonnement solaire
qui a réchauffé le boîtier protégeant
les enregistreurs. Encore un point à améliorer.
Pour étudier la vitesse et la direction des
vents, les promoteurs de l'opération ont utilisé
une méthode déjà connue des aéronautes
: à intervalles réguliers des poignées de
cartes-réponses étaient lâchées (600
cartes au total). Le découvreur d'une carte n'avait qu'à
la compléter avec la position du lieu de chute et la retourner.
Ainsi les déplacements horizontaux du ballon auraient pu
être reconstitués ; connaissant l'heure, donc l'altitude
du lâcher de la carte, on aurait été en mesure
d'estimer les mouvements des masses d'air. Mais le système
de libération des cartes n'a pas fonctionné correctement.
Son principe était simple : une mèche se consume
très lentement et les liens qui retiennent les paquets
de cartes sont brûlés successivement, puis les cartes
sont libérées. Mais la mèche s'est éteinte
; peut-être à cause du manque d'oxygène, présume
HERMITE ? En plus du manque de fiabilité du dispositif,
les cartes sont dispersées comme des feuilles mortes au
vent d'automne et la piste est floue ; le système ne sera
plus utilisé par la suite. On lui préfèrera
la méthode des deux théodolites, celle qui sera
utilisée par la suite avec les ballons-pilotes.
L'aérophile a plafonné pendant plusieurs
heures aux environs de 16000m, maintenu à cette altitude
par le réchauffement de l'enveloppe dû aux rayons
du soleil. Dès que ce dernier a commencé à
décliner, le ballon a amorcé sa descente, très
lente puisque sa vitesse de chute était de l'ordre de 2,4m/s
en moyenne [04].
En approchant lentement du sol, le ballon a été
repéré un quart d'heure avant son atterrissage par
les habitants de Chamvres près de Joigny, dans le département
de l'Yonne (89). Ces derniers l'ont poursuivi et récupéré
au moment où il a touché le sol à 19h11.
Le soleil était couché depuis une douzaine de minutes
(18h59 ce jour-là nous disent les éphémérides).
Il avait parcouru 120km en 6h46.
C'est l'instituteur de Joigny qui, le lendemain matin,
prévient HERMITE par télégramme que le ballon
a été mis en sécurité et qu'il est
à sa disposition [06].
Les ascensions suivantes
Les sondages qui ont suivi le premier aérophile
ont été surtout des expériences consacrées
à l'optimisation des appareils, du ballon et de sa chaîne
de vol ainsi qu'à la mise au point de la méthodologie.
Bien sûr, le but ultime était la mesure de la température
(et aussi de l'humidité) et les prélèvements
d'air à très haute altitude. L'analyse du premier
vol a permis d'améliorer la fiabilité du lâcher
: suppression du délesteur automatique, renforcement du
filet, gonflage total du ballon pour lui donner plus de rigidité
et favoriser un envol plus rapide... L'influence du rayonnement
solaire, qui n'avait pas été imaginé si important,
sera pris en compte, surtout en protégeant les appareils
de mesure avec un écran pare-soleil plus efficace. Comprendre
le fonctionnement du ballon, en particulier par la mesure de la
température du gaz qu'il renferme est une préoccupation
de Gustave HERMITE ; cette mesure permettra aussi d'évaluer
les conséquences du réchauffement de l'enveloppe
par le soleil ; dans la colonne Instruments du tableau
ci-dessous, la présence du thermographe placé à
l'intérieur de l'enveloppe est indiquée par la mention
"thermo. int." [10]. Le volume indiqué est en
principe celui du gaz utilisé.
date
Type d'enveloppe
V (m3)
Instruments
Heure
Pression (mmHg)
T°C
Lieu de chute
Remarques
1
21/03/1893
Baudruche
113
2 barothermographe + 1 distributeur
cartes
12h25
103
-51
Chamvres (89)
Tracé interrompu, encre
figée
2
27/09/1893
Baudruche
113
barothermographe ext. + thermo.
int.
11h00
-
-
Graffenhausen (DL)
Ballon incendié par
mégarde
3
20/10/1895
Baudruche
180
idem + prélèvement
d'air
10h30
109
-70
Chaintreau (77?)
voir [09] et [12]
4
22/03/1896
Baudruche
180
barothermographe ext. + prélèvement
d'air
11h30
-
-63
Niergnies (59)
voir [07]
5
05/08/1896
Soie spéciale
380
barothermographe ext. + thermo.
int.
11h45
135
-50
Drabenderhöhe (DL)
voir [13] et [14].
6
14/11/1896
Soie spéciale
380
barothermographe
02h06
115
-60
Graide (ON)
vol de nuit [08] et [14] -
13730m
7
18/02/1897
Soie spéciale
460
2 barothermographe ext. +
thermo. int.
10h12
108
-66
Meharicourt (80)
près de Chaulnes -
[09]
8
13/05/1897
Soie spéciale
460
barothermographe ext. + thermo.
int.
03h33
85
-44
Castelletto Villa (I)
70km à l'ouest de Milano
9
13/05/1897
Baudruche
180
barothermographe ext. + prélèvement
d'air
16h00
170
-50
Aunay-en-Bazois (58)
10
13/05/1897
Soie spéciale
40
barothermographe ext. + hygrographe
16h35
325
-28
Dicy (89)
11
08/06/1898
Soie spéciale
40
02h00
Verpillères (80)
enregistrements perdus
12
08/06/1898
Soie spéciale
433
barothermographe ext. + actinomètre
+ photo
10h05
Vernum (DL)
13
23/08/1898
Soie spéciale
40
barothermographe ext.
12h25
300
-60
Orly-sur-Morin
7400m - hydrogène [16]
14
24/03/1899
Soie spéciale
460
2 barothermographe ext.
08h50
389
-33
Bagneux (92)
hydrogène - enveloppe
détruite [18]
15
19/09/1899
Soie spéciale
40
barothermographe ext.
10h20
347
-45
Bourlers - Chimay (ON)
Départ de Boulogne-sur-mer
[17]
Le deuxième vol
(27 septembre
1893) emportait un baro-thermographe
de conception nouvelle en aluminium et utilisant une encre moins
sensible au froid (voir page : Le météorographe,
enregistreur graphique pour altitudes élevées)
mais une interruption du tracé s'est quand même produite.
En outre, une forte inertie du capteur de température a
été constatée [11]. Le nombre et la diversité
des problèmes rencontrés n'avaient pas été
soupçonnés par HERMITE et BESANÇON quand
ils se sont attaqués à ce projet.
Un enfant curieux d'examiner de près l'objet
tombé du ciel, aurait provoqué l'incendie du ballon
en approchant sa lanterne du ballon perdant son gaz. Ce ballon,
appelé communément Aérophile 1 avait
un volume de 113m3, il sera remplacé par l'Aérophile
2 de 180m3
La troisième ascension
(photo ci-contre), qui s'est effectuée depuis l'usine
à gaz de La Villette le 20 octobre 1895
a fait l'objet de plusieurs nouvelles expériences [09]
:
- le prélèvement d'air à très
haute altitude à l'aide d'un dispositif dont la mise au
point allait demander beaucoup d'imagination et de travail,
- la tentative de suivi des déplacements du
ballon à l'aide de prises de vues photographiques depuis
le sol.
- l'utilisation d'un thermomètre à alcool
coloré dont la valeur minima est enregistrée sur
du papier photographique
C'est le 22
mars 1896 que s'effectue le
4ème vol d'aérophile, toujours de La Villette. Par
manque de chance, aucun des appareils n'a fonctionné normalement
[07].
Le cinquième part également de La Villette
le 5 août
1896 pour atterrir à
Niedermiebach, petit village à l'ouest de Drabenderhöhe
en Westphalie (DL). Lorsque Gustave HERMITE le récupère
chez l'aubergiste qui l'avait recueilli, il constate que le ballon
et les appareils ont été soigneusement traités
; il faut dire qu'une prime de 80 marks (100 francs de la même
époque) était promise aux découvreurs. Une
température de -50°C a été relevée
à 14000 mètres [13]. L'appareil de prélèvement
d'air n'a que partiellement fonctionné [14]. L'étude
des variations des températures intérieure à
l'enveloppe et extérieure a permis de mieux comprendre
l'influence du rayonnement solaire (une sorte d'effet montgolfière)
sur le fonctionnement des ballons dans
les hautes couches et en particulier l'altitude maximale atteinte
[04].
L'aérophile du 14/11/1896,
le sixième, est celui de la première ascension
internationale [14]. Comme il a volé de nuit, l'influence
des rayons du soleil n'a pas perturbé les mesures de température
; mais en contrepartie le ballon est monté un peu moins
haut.
Le septième est lâché le 18 février 1897 dans le cadre de la deuxième ascension
internationale. Malgré un atterrissage difficile et un
traînage de plus de 5km (!) l'appareil de prélévement
d'air de Louis Paul CAILLETET a parfaitement fonctionné
et l'analyse de l'air recueilli ne révèle pas de
différence notable entre l'air à haute altitude
et celui que nous respirons. A la fin de l'exposé de CAILLETET,
l'Académie enthousiaste vote une subvention d'encouragement
à HERMITE et BESANÇON [15]. Les variations
de température de l'air extérieur et du gaz, enregistrées
à l'aide de barographes font l'objet d'un tracé
et de commentaires dans la page : Fonctionnement
d'un ballon-sonde des années 1890.
Trois ballons-sondes participaient le 13 mai 1897 à la troisième expérience
internationale. Il y a d'abord le grand Aérophile de 460m3
en soie spéciale ; gonflé complétement, il
a été lâché en pleine nuit à
03h33, est monté à 17000m environ puis est allé
atterrir à Castelletto Villa en Italie à 70km à
l'ouest de Milan. Un petit incident au départ et une panne
de l'enregistreur ne lui ont pas permis de mesurer une température
plus basse que -44°C.
Le deuxième ballon était le vieil Aérophile
2 de 180m3 en baudruche qui n'avait pas servi depuis longtemps.
Il est parti à 16h avant d'aller se poser tout près
du hameau d'Egreuil, dans la commune d'Aunay-en-Bazois (58). La
pression minimale mesurée a été de 170mmHg
et la température la plus basse était de -50°C.
Enfin le troisième, le petit aérophile
n°4 de 40m3 en soie spéciale emportait un baro-thermo-hygrographe
dont le mouvement d'horlogerie s'est arrêté, non
sans avoir enregistré -28°C et une pression de 325mmHg.
Il est retombé à Dicy (89) à mi-chemin entre
Montargis et Auxerre.
La quatrième ascension internationale du 8 juin 1898 est l'occasion de deux vols pour le petit
Aérophile de 40m3 et pour le grand de 460m3. Si ce dernier
a bien rempli sa mission, le petit a été victime
d'une mésaventure qui, si elle nous faire sourire aujourd'hui,
n'a pas dû amuser beaucoup Gustave HERMITE lorsqu'il a récupéré
son ballon :
" Malheureusement, il est tombé entre les mains
de paysans ignorants qui, ayant pris le ballon pour une montgolfière,
le cylindre de l'enregistreur pour son fourneau, et le noir de
fumée pour le produit de la combustion, ont eu la fatale
idée de remettre les choses dans leur état normal
et de nettoyer le récipient métallique. Quand nous
sommes arrivés ils avaient ainsi enlevé toutes les
traces des courbes, et il nous a été impossible
de déterminer ni l'altitude, ni la température."
[16]
Ces deux Aérophiles ont été accompagnés
par les trois premiers ballons-sondes lâchés à
Trappes par Léon TEISSERENC de BORT
Le 23
août 1898 à 12h35,
le petit Aérophile n°4 de 40m3 décolle. Il est
gonflé à l'hydrogène fabriqué et offert
par l'aéronaute suisse Eduard SPELTERINI. Il a été
récupéré à Orly-sur-Morin (77), à
60km à l'est de Paris, par le garde-champêtre du
village [16].
C'est le 24/03/1899 que prit fin la carrière du grand
Aérophile n°3 de 460m3 à l'occasion de l'ascension
internationale. Gonflé avec une quantité insuffisante
d'hydrogène (150m3) il décolle du Champ-de-Mars
à Paris mais l'enveloppe, sans doute verglacée,
ne parvient pas à se gonfler et la soie fragilisée
se déchire en nombreux morceaux. La chute est très
rapide mais un des enregistreurs a permis de connaître à
la fois l'altitude de l'incident (environ 5000m) et la température
minimale : -33°C [18]
Parti de Boulogne-sur-Mer le 19/09/1899
à 10h20 par un fort vent, le petit Aérophile
de 40m3 s'est posé avec rudesse à 3km au sud-est
de Chimay en Belgique. Le ballon a été traîné
sur plus d'un kilomètre et l'enveloppe a été
détruite. C'était le dernier vol de l'Aérophile
n°4... [17]
L'aérophile et les progrès de l'aérostation
scientifique
Entre le premier et le dernier vol de l'Aérophile,
6 ans et 6 mois se sont écoulés.
Le premier ballon, lancé le 21/03/1893 a dépassé
allègrement les 15000m et mesuré une température
d'une valeur déconcertante (pour l'époque) de -51°C.
On mit cela sur le compte de la chaleur du soleil et on chercha
par tous les moyens à protéger le matériel
de ses rayons. Le tracé était interrompu car l'encre
gelait. Qu'à cela ne tienne, on utilisera un papier enfumé
et la qualité du tracé n'en sera que meilleure...
A chaque vol son nouveau problème, à chaque problème
sa solution. C'est ainsi qu'en 6 ans les enveloppes, la méthode
de gonflage, la fiabilité des enregistreurs, la précision
des instruments... allaient bénéficier d'améliorations
nombreuses.
Douze mois après le premier Aérophile,
s'envolait le premier Cirrus,
le ballon-sonde allemand.
On aurait pu craindre que les aéronautes des deux pays
rivaux sur le plan colonial allait se lancer dans l'exploration
des hautes régions de l'atmosphère en se tournant
le dos mais point du tout : les vents ne connaissent pas les frontières
et les savants européens l'avaient tous compris. Et le
plus grand, le plus inespéré progrès a été
le développement d'un réseau de sondage qui, en
1897, lâchait une douzaine de ballons-sondes en trois journées
internationales et qui, durant l'année 1901, en envoyait
une centaine en utilisant des instruments similaires et des méthodes
identiques.
Ces quatre aérophiles, et leurs quinze ascensions,
toutes financées par des fonds privés, ont permis
à la France de dialoguer à égalité
avec leurs collègues allemands bénéficiants
des subventions gouvernementales et des largesses de leur Kaiser.
Le 19/09/1899, alors que le petit Aérophile
terminait sa carrière près de Chimay, en Belgique,
Léon TEISSERENC de BORT avait pris le relais que lui avaient
tendu Gustave HERMITE et Georges BESANÇON.
Bibliographie, sources et notes
01 : Comptes-rendus hedomadaires des séances de l'Académie
des sciences, séance du 21/11/1892 - (Gallica-BnF)
02 : Revue générale des sciences pures et appliquées,
numéro du 15/12/1892 - (Gallica-BnF)
03 : Journal Officiel de la République, n° 321 du 26
novembre 1892 - (Gallica-BnF)
04 : Les ballons-sondes de MM. HERMITE et BESANÇON et les
ascensions internationales - Wilfrid de FONVIELLE - Gauthiers
Villard - 1898
05 : Leçons sur la navigation aérienne par Lucien
MARCHIS - Dunod - 1904
06 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE
- L'Aérophile n°1-2-3 de 1893 - (Gallica-BnF)
07 : L'exploration de la Haute Atmosphère, la 4e ascension
de l'Aérophile par Gustave HERMITE - L'Aérophile
de mai 1896 - (Gallica-BnF)
08 : Comptes-rendus hedomadaires des séances de l'Académie
des sciences, séance du 30/11/1896 - (Gallica-BnF)
09 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE
- L'Aérophile n° de jan-fév 1896 - (Gallica-BnF)
10 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE
- L'Aérophile n° d'avril 1893 - (Gallica-BnF)
11 : L'exploration de la Haute Atmosphère par Gustave HERMITE
- L'Aérophile n° de octobre-novembre 1893 -
(Gallica-BnF)
12 : Compte-rendu de l'ascension de l'Aérophile du 20/10/1895
par G. HERMITE et G. BESANÇON - L'Aéronaute
février 1896 - (Gallica-BnF)
13 : Sondage des hautes régions atmosphériques par
Gustave HERMITE - L'Aérophile n° 7-8 de 1896
- (Gallica-BnF)
14 : Ascension internationale du 14 novembre 1896, explications
préliminaires - L'Aérophile n° 01-02
de 1897 - (Gallica-BnF)
15 : L'exploration française de la haute atmosphère,
note de MM HERMITE et BESANÇON à l'Académie
des Sciences 22/02/1897, 2ème ascension internationale
- L'Aérophile n° de mars 1897 - (Gallica-BnF)
16 : L'exploration de la Haute Atmosphère, ascension de
l'Aérophile n°4 du 23/08/1898 par Gustave HERMITE -
L'Aérophile n° de septembre-octobre 1898 - (Gallica-BnF)
17 : Ascension du ballon-sonde Aérophile n°4 par Gustave
HERMITE - L'Aérophile n° de novembre 1899 -
(Gallica-BnF)
18 : Le lancer de l'Aérophile n°3 par Gustave HERMITE
- L'Aérophile n° d'avril 1899 - (Gallica-BnF)
19 : Constante solaire : quantité d'énergie
reçue en une seconde par une surface de 1m² exposé
perpendiculairement aux rayons du soleil. Elle s'exprime en W/m².